Sniper, Guerrilla, Shark, Razor et les autres

Sniper, Guerrilla, Shark, Razor et les autres

Emmanuelle Grangier / P.A.S.

Une pièce pour 4 danseurs, 4 bots traders, 12 robots, une chanteuse et un musicien

Prix SACD Création Interactive

L’origine de cette pièce est l’ouvrage 6/5 de l’anthropologue Alexandre Laumonier. Emmanuelle Grangier y découvre le Trading Haute Fréquence, l’univers de la bourse, ses espaces, ses mécanismes, ses langages et ses mutations. «De l’ultra densité des corps en mouvement continu, qui s’agitent, fourmillent dans les parquets jusqu’aux années 90, au désert humain des datacenters, immenses espaces périurbains ayant aujourd’hui remplacé les bourses devenues des espaces-salons pour événementiels, la relation au corps m’apparaît fondamentale pour comprendre ici les mécaniques économiques et politiques qui sont à l’oeuvre et quels en sont les impacts.»

Le dispositif central de cette pièce met en relation d’une part, les corps des danseurs avec les bots traders, et d’autre part les robots physiquement encorporés avec ces mêmes bots traders. Les robots et les danseurs, qui partagent le même espace, sont donc soumis aux mêmes règles du jeu : les bots traders mènent la danse. Entre asservissement, soumission puis réappropriation et détournement, les robots et les humains interprètent par la dynamique des corps le comportement des bots, leurs différentes interprétations se confrontent, trouvant parfois des résonances, des points d’intersection.

Chaque danseur est relié directement dans son corps à un bot par un système d’électrostimulation, la fréquence et l’intensité des impulsions électriques varient en fonction du comportement de ce nouveau trader. Emmanuelle Grangier utilise ces impulsions électriques tout d’abord comme une contrainte, l’irruption de mouvements erratiques, allant de la vibration à la paralysie, vient perturber de manière parfois burlesque un premier corpus de gestes simples quotidiens et répétitifs. Ces mouvements non contrôlés produits par les fluctuations des impulsions électriques vont constituer ensuite la base d’un nouveau corpus chorégraphique. Les corps ne sont alors plus asservis, soumis, ils ne luttent plus, ils écoutent pour se laisser emmener ailleurs et se réapproprier pleinement ces gestes.

La notion de code et plus largement de langage est au coeur de ce projet transdisciplinaire. Elle structure le corpus chorégraphique. Comment interpréter par le corps, le mouvement et la voix un code informatique, comment transposer et recréer un nouveau code qui devient langage.

« Après la seconde guerre mondiale, un titre appartenait à son propriétaire pendant quatre ans. En 2000, ce délai était de huit mois. Puis de deux mois en 2008. En 2016, un titre boursier change de propriétaire toutes les 20 secondes en moyenne, mais il peut tout aussi bien changer de main en quelques millisecondes. » Alexandre Laumonier, 6. Les comportements boursiers ont évolué : les volumes d’ordres passés sont devenus considérables, les gains minuscules, le temps de détention d’un titre est parfois à peine perceptible à l’échelle humaine qu’il a déjà changé de main. Avec cette pièce, Emmanuelle Grangier convoque une réflexion sur la quête frénétique d’un «temps réel» toujours «plus réel» jusqu’à ce que cette notion se vide de son sens, jusqu’à l’avalanche puis l’effondrement et enfin l’évanouissement, les échelles temporelles dépassant notre seuil de perception, sur l’inhumanité violente d’une nano temporalité, point paroxysmique d’une course à la vitesse commencée il y a fort longtemps, pour une information toujours plus « live », du pigeon voyageur à la fibre optique. Cette quête se matérialise aujourd’hui par le développement de la fibre noire, réseaux de communication privés et opaques réservés quasiment exclusivement aux transactions boursières et permettant de gagner quelques millisecondes dans l’acheminement des ordres jusqu’à ce qu’un autre trajet ou qu’une autre technologie le supplante de quelques millisecondes. Sniper, Guerrilla, Shark, Razor et les autres convoque ce temps machine symptomatique de notre technosphère et nous interroge sur relation entre temps machine et temps humain. Dans un burlesque absurde, différentes échelles temporelles se succèdent, s’empilent, s’écrasent ou coexistent créant alors un feuilleté temporel. Les rythmes et les flux chorégraphiques, leurs dissonances parfois brutales, le corps des danseurs soumis à des mécaniques faites de réactions en chaîne, d’avalanches, de lignes de fuite, traduisent la confrontation de ces temporalités parfois violente. L’ultra vitesse d’une nano temporalité laisse les corps immobiles à la fin. La danse comme instrument de mesure et de démesure, convoque en creux une réflexion : qui garde le contrôle de quoi dans la vitesse des sociétés d’aujourd’hui ? L’utilisation des électrodes sur le corps des danseurs, soumettre le corps des danseurs à des temporalités inhumaines, parle de cette absence de contrôle, de la violence de cette nano temporalité subie, de son absurdité, de son impossible transposition dans le monde physique, celui des corps humains et robotiques. C’est aussi de cela dont nous parlent ces chants algorithmiques singuliers ressemblant étrangement à des chants de guerre. Le langage algorithmique n’est plus une succession de lignes de code sur un écran mais ce sont les corps des danseurs qui le disent, le chantent, le dansent inventant un nouveau langage, un nouveau code en utilisant des processus d’interprétation, d’appropriation, en détournant son territoire d’action en expression.

Au delà du Trading Haute Fréquence, cette performance donne à penser les discordances et contrastes rythmiques symptomatiques de notre monde, ces nanotemporalités qui échappent à notre champ de perception et les mutations qui en découlent. Quelle place est laissée au corps, à nos corporéités humaines, comment résistent-elles, quels espaces doit-on (re)conquérir ? Comment inventer de nouveaux territoires, de nouveaux langages ?

Concept & Chorégraphie

Emmanuelle Grangier

Musique

Guillaume Le Boisselier

Musicien

Guillaume Le Boisselier

Créé avec et dansé par

Daphné Clain, Marion Parrinello, Mario Branco, Stan Briche

Régie générale & lumière

Norbert Richard

Régie numérique et robotique

Aurélien Conil

Partenaires Scientifiques

CRIStAL / Polytech’Lille / Université de Lille / CRIL

Production

P.A.S.

Coproduction

Pictanovo / SACD / Université de Lille / Le Cube / Fées d’Hiver / CDA Enghien-les-Bains / La Ménagerie de Verre  / Le Gymnase CDCN / Théâtre Berthelot / Centre Culturel de Namur

Cofinancée par Pictanovo dans le cadre du Fond Expériences Interactives avec le soutien du Conseil Régional Nord-Pas-de- Calais, de la Métropole Européenne de Lille, de la CCI Grand-Hainaut, du Centre National du Cinéma et de l’image animée.

Crédits photos: Leos Ator, Charles Sauvat, Emmanuelle Grangier